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Monthly Archives: janvier 2004

Célébré au Japon dans les années quatre-vingt comme une pop star littéraire, Haruki Murakami, harcelé par la presse gagna la Grèce et l’Italie avant les Etats-Unis. Depuis le tremblement de terre de Kobe, il est revenu au Japon qu’il explore à la lumière de sa connaissance de la tragédie antique et du roman américain. Chez ce féru de culture gréco-latine mythe et raison font bon ménage. Sous ce titre improbable, Les amants du Spoutnik cumule tous les genres mêlant la quête à l’enquête, l’éloge de la fiction au roman policier métaphysique. Il y a du Vertigo de Hitchcock dans ce conte nippon où le yin et le yang se donnent sans cesse la main pour un tour de piste totalement déroutant.

Haruki Murakami
Les amants du spoutnik
Belfond & 10/18

Igor Sevken, rescapé des camps de la mort, écrit pour témoigner de l’horreur. Une de ses lectrices lui écrit et affirme le rencontrer dans sa douleur, différente certes, mais aussi intense. A l’occasion d’un séjour à Paris l’écrivain et la jeune femme se rencontrent, se parlent, partagent et s’aiment. Roman à l’eau de rose, direz-vous ! Eh bien, non ! car le sujet ici est de se faire rencontrer deux personnes touchées par le mal. Les souffrances infligées peuvent-elles être comparées, quantifiées ? Y a-t-il un mal plus grand que l’autre ? Le mal que subit un individu dans sa vie personnelle est-il comparable au mal historique subi par un peuple ?
Roman grave donc, mais roman de dialogue et de promenades, roman d’amour entre deux êtres conscients des ravages que le temps exerce sur chacun.

B. PAHOR
La porte dorée
Rocher

Ce livre se révèle par sursauts. Ebauches touchantes d’un monde paysan où la plume se fait pinceau, ciselant avec une extrême sensibilité toute une galerie de personnages furtifs. On pense aux courts-métrages, à l’étonnement de l’œil lorsqu’il surprend un mouvement inhabituel, un détail insolite. On entend la voix des vieux pêcheurs, le rideau qui épie, la plume d’un correspondant attentif qui égrène ces « moments simples de la vie ». Histoires d’une intimité soudain familière, à l’humour subtil, s’achevant toujours en pirouettes surprenantes. Rivas nous livre ici un chapelet de visages burinés, de paysages contrastés, de morceaux de vie où le sourire ne se dépouille jamais de l’émotion.

Manuel RIVAS
La langue des papillons et autres nouvelles
Gallimard, traduit du Galicien & Folio

Sorti au cinéma il y a quelques semaines, The Ring, le Cercle, a ravi les amateurs de films d’horreur. On sait peut-être moins qu’avant d’être un film US, « The Ring » a été adapté une première fois au Japon en 98 pour devenir rapidement « film culte ». A l’origine d’un tel engouement, se trouve la trilogie de l’écrivain japonais Suzuki: Ring (qui a servi de base à l’adaptation cinématographique), Double hélice et La boucle.

Suite aux décès pour le moins suspects de plusieurs collégiens, un journaliste tente de comprendre comment des jeunes bien portant ont pu succomber à une crise cardiaque au même moment mais dans des endroits différents. Il découvre bientôt que ceux-ci ont regardé ensemble une semaine auparavant une cassette vidéo. L’intrigue, au fil des tomes, se développera avec intelligence. Chacun d’eux ajoutant au précédent des niveaux d’interprétations supplémentaires, des points de vues différents, des relectures successives, enrichissant sans cesse le canevas de départ, pour former en définitive un véritable petit chef-d’œuvre d’anticipation mêlant forces surnaturelles, biologie, génétique, intelligence artificielle, simulation informatique, réincarnation, virus, etc. On déplorera tout de même la qualité de la traduction, manifestement faite à la va-vite… Pour les amateurs, signalons encore l’existence d’un site internet (http://www.maxoekissa.com/ring/) qui permettra de (presque) tout savoir sur l’univers de Ring.

Koji SUZUKI
Ring, Double Hélice, La boucle
Pocket.

Troisième volet d’une trilogie comprenant « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran » et « Milarepa », « Oscar et la dame rose » brosse en quelques pages les derniers jours d’un petit garçon malade. La dame rose est bénévole et apporte un peu d’affection aux enfants hospitalisés. Elle est la seule à oser écouter la peur de mourir d’Oscar. Elle est celle qui va lui permettre de se mettre en accord avec ses parents, son médecin et Dieu et de partir en paix.

Eric-Emmanuel Schmitt
Oscar et la dame Rose
Albin Michel & Magnard

Comme personne retrace subtilement les temps d’une histoire qui commence et qui s’achève : du premier frisson à l’attachement, des promesses aux tourments du quotidien, de la rupture à la guérison. Estelle s’éprend, aime, console, quitte pour chercher sa vérité: être deux pour échapper au désespoir de n’être qu’une ? Car c’est bien de solitude dont il s’agit ici. L’héroïne n’abdique pas, assume ses choix et sa condition de femme libre et indépendante. Les personnages sont riches et denses, la construction du récit habile. On ne prétend pas à l’inédit mais on touche avec simplicité et justesse à ce qu’il advient du couple quand vient le désamour.

Denis Lachaud
Comme personne
Actes Sud & Babel

Anna Heynes croit devenir folle. Elle ne reconnaît plus les visages censés lui être familiers et commence à douter de son entourage. Parallèlement, un jeune policier ambitieux, Paul Nerteaux commence à enquêter sur une série de meurtres horribles perpétrés sur des ouvrières clandestines turques. Pour l’aider, il fait appel à un ancien flic, Jean-Louis Schiffer, surnommé le Fer et le Chiffre. Ce dernier a ses entrées partout dans le quartier turc de Paris et aide Paul à trouver la vérité.
On découvre avec l’auteur les bas-fonds de la « Petite Turquie » à Paris ainsi que les hautes sphères de l’armée et de la police où le silence est d’or. Enfin, on apprend qui sont les Loups Gris et comment leur fanatisme sans borne est à la base de toute l’histoire.
Grangé nous tient en haleine avec ce roman passionnant dès la première ligne dans lequel il brosse le portrait de personnages forts qui souhaitent désespérément faire surgir LEUR vérité.

Jean-Christophe GRANGE
L’empire des loups
Albin Michel

Harlan Coben nous avait déjà séduits avec « Ne le dis à personne » (vient de paraître en pocket). Son nouveau thriller est, à notre avis, encore mieux construit et plus palpitant.
La vie de Will Klein bascule le jour où il apprend que son frère, en cavale depuis 11 ans, est toujours vivant. Simultanément, son amie Sheila disparaît, accusée de meurtre. D’abord anéanti, Will devra se battre pour prouver l’innocence des deux personnes qu’il aime, envers et contre tout, malgré les silences et les manipulations du FBI.
L’auteur donne ici un roman passionnant, riche en surprises, où Will Klein comprendra que les personnes que l’on aime sont aussi parfois celles que l’on connaît le moins.

Harlan COBEN
Disparu à jamais
Belfond

Il suffit de ces quelques mots : « Ce qui reste d’une existence, ce sont ces moments absents de tout curriculum vitae… ces percées de présence sous l’enveloppe factice des biographies. » pour sentir l’emprise bouleversante de la chrysalide qui nous entame.
De nuits en nuits, Christiane Singer lève les voiles de douleurs secrètes, l’intime brûlure de l’amour sans rivages, les élans brouillés d’une âme en quête ; dansante, éperdue, insatiable… Au ressac infini de la vie dans son cerceau de larmes ne reste qu’une aube inversée, déchirée. Un long silence. Voilà un livre magnifique, à la densité rare, un frisson longtemps éprouvé. Au fil de légendes, de dilemmes et de défaites, de désirs et de non-dits, se partage la force aimante entre la mère, l’amant, le mari, la nourrice, l’amie ….et le fils surtout, cet impossible, ce terrible néant d’un cri sans voile… puisque ne subsiste que la lumière sur l’océan des mots. Christiane Singer nous offre ici un roman d’une poésie vertigineuse.

Christiane SINGER
Les sept nuits de la reine
Albin Michel

Après le Goncourt en 99 et un hommage bouleversant à son éditeur et ami Jérôme Lindon, Echenoz ne cesse à nouveau de surprendre dans ce nouveau, virevoltant et audacieux roman. On ne dira presque rien de l’intrigue : Max est pianiste et ne vit que pour la musique. Malgré lui, bien souvent, car Max est de ceux dont le sort est de ne pas avoir le choix. Il mourra, dans quelques jours … Que le lecteur se laisse prendre par la main, entrer dans la ronde et éblouir par le style sans égal d’un auteur au sommet de son art. Echenoz s’en donne à cœur joie, nous aussi, tant ce roman est réussi. Le plaisir est permanent, de la première à la dernière ligne d’une histoire remplie d’étourdissantes inventions. Comme son héros, Echenoz est un virtuose.

Jean Echenoz
Au piano
Minuit