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Daily Archives: février 17th, 2005

Pierre Assouline fait revivre avec un immense talent romanesque les grandes heures du Lutetia, le grand hôtel légendaire qui partagea entre 1938 et 1945 le destin tragique de la France. Edouard Kiefer, narrateur et détective de l’hôtel, y croise Saint-Exupéry, James Joyce, Albert Cohen …Puis c’est l’entrée en guerre, la débâcle … Le palace est réquisitionné par les services de contre-espionnage allemand. S’y côtoient alors hauts dignitaires de l’armée occupante, trafiquants et canailles de la pire espèce … Au coeur du tumulte, Kiefer tente de faire son métier, en continuant à respecter le règlement sans franchir les limites de l’indignité. Mais jusqu’où peut-on aller sans trahir sa conscience ? A la Libération, l’hôtel devient un centre d’accueil pour ceux qu’on appela pudiquement à l’époque les « rapatriés ». Kiefer est le témoin incrédule du retour des déportés, fantômes rescapés des camps à qui l’on demanda de faire la preuve de l’authenticité de leur calvaire. Un roman riche et passionnant retraçant avec force et pudeur un des épisodes les plus sombres de l’Histoire contemporaine.

Pierre Assouline
Lutetia
Gallimard

Paru dans les années 60 au Etats-Unis, couronné par le Pulitzer en 61, To kill a mockingbird nous revient dans une nouvelle traduction de Isabelle Hausser. Occasion est donnée au lecteur de (re)découvrir ce très beau livre de Harper Lee. Harper Lee qui comme le rappelle la postface de la traductrice n’a plus jamais publié depuis lors: »j’ai dit ce que j’avais à dire » confiera-t-elle plus tard…
Dans L’Alabama des années 30, Atticus Finch, un avocat rigoureux et intègre, est commis d’office pour défendre un Noir accusé de viol.
Ecrit du point de vue de Scout, la fille d’Atticus, « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » est un roman d’une tendresse infinie. Harper Lee évite mélo et manichéisme. Du contexte de son époque (Ne tirez pas… est écrit durant la lutte pour les droits civiques), elle se hisse dans les hauteurs de l’universel. Car ce bouquin parle aussi de l’enfance qui grandit en se confrontant à l’absurdité du monde adulte.

Harper Lee
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
De Fallois

Le premier roman de Grégoire Polet paraît chez l’éditeur Gallimard, sans doute séduit par le culot de ce jeune auteur belge. Il renouvelle le genre obligé de l’autobiographie par un subtil jeu de miroir et une construction littéraire qui évoque à la fois La Ronde de Schnitzler et le panoramique cinématographique. Tout se déroule en une nuit ; des personnages, dont le narrateur, son manuscrit sous le bras, vont se croiser, partager des espaces communs à leur insu. Une vendeuse de loterie, un employé du téléphone, un chanteur d’opéra, une coiffeuse, un terroriste, mais pas de raton laveur. En deux parties impeccablement tenues, l’écheveau se déroule, les fils se mêlent, les parties s’imbriquent avec une clarté, une maîtrise et un rythme trépidant.

Grégoire Polet
Madrid ne dort pas
Gallimard

A l’occasion de la reparution de la sélection de poèmes que W.H Auden lui-même a voulu retenir pour la postérité et qui paraissent dans la collection Poésies/Gallimard, Guy Goffette nous livre un portrait de cet Anglais mort en 1973 et peu connu de ce côté-ci de La Manche. Un poète nous guide dans l’univers d’un autre poète, en connivence.. Littéralement porté par son sujet, Guy Goffette accroche sa sensibilité à celle de W.H.Auden, retourne au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles contempler La chute d’Icare qui inspira en 1938 à l’Anglais un magnifique poème sur notre condition humaine, sur la mort d’un homme dans l’indifférence alentour. Après la guerre, la poésie engagée s’éteindra d’un coup au profit de la contemplation- au diable les illusions- et de l’ironie et des menus plaisirs qui allègent cette solitude. Elle l’amènera à la fin de sa vie, à demander la main d’Hannah Arendt qui la lui refusa. Sans comprendre ce tragique besoin d’appartenir à quelqu’un.

Auden ou l’oil de la baleine de Guy Goffette est paru dans la collection l’Un l’Autre chez Gallimard. Poésies choisies de W.H Auden paraissent dans la collection Poésies/Gallimard.

Guy Goffette
Auden ou l’oeil de la baleine
Gallimard

W.H. Auden
Poésies
Gallimard

Zadie Smith, l’étourdissante auteur de Sourires de Loup , revient avec une nouvelle plongée dans le Londres métissé. Alex-Li Tandem à l’incongruité d’être à la fois juif et Chinois. Ce qui n’étonne guère Adam, Noir et juif lui aussi. Tiré à hue et à dia entre kabbale et taoisme, Alex-Li vit la tête dans le cinéma des années cinquante. Il vend et achète des autographes de stars, et fait une fixation sur une starlette déchue de ces années-là. Depuis treize ans, il lui écrit en vain jusqu’au jour où. Zadie Smith croque avec mordant et férocité les faux semblants, les conventions, les pièges tendus sous les pieds des trentenaires aspirants adultes. La tradition, la famille, les amours sans âme, le besoin d’enracinement, la fuite en avant, composent entre autres ce roman foisonnant, en résonnance totale avec l’ici et le maintenant.

Zadie Smith
L’homme à l’autographe
Gallimard

Agota Kristof a peu écrit ; elle est surtout connue pour sa trilogie « le grand cahier » (si vous ne l’avez pas lue, courez l’acheter !). « C’est égal » est un recueil de textes composés au fil des années depuis 1956. Ces récits courts et denses nous touchent par leur mélancolie, tel ce texte où un homme est changé en statue au moment où il embrasse son chien pour la dernière fois. Beaucoup de désespoir et de solitude mais aussi un certain humour qui donnent à cet ouvrage une atmosphère étrange et inoubliable. Un coup de coeur.

Agota Kristof
C’est égal
Seuil

« Le plus important c’est le souffle. La respiration calme et lente, la patience du souffle ; il faut d’abord écouter son propre corps, écouter les battements de son cour, le calme de son bras, de sa main. Il faut que le fusil devienne une partie de soi, un prolongement de soi. »
Ainsi parle ce tireur d’élite, embusqué dans une ville en guerre, peut-être Beyrouth, là où les frontières entre le bien et le mal, l’individu et le monde s’estompent. A la recherche d’une « pureté », celle du tir parfait, celle aussi de la jeune Myrna gardienne d’une mère à demi-folle, le corps du tireur fait le lien. Une écriture mêlant lyrisme et réalisme, introspection et paysages de guerre, manière saisissante d’appréhender ce qui se passe de nos jours dans les lieux troublés de la planète. Ce livre a obtenu en 2004 le Prix des Cinq Continents de la Francophonie.

Mathias Enard
La perfection du tir
Actes Sud
(chroniqué en 2005 – paru en 2003)

Ce qui pourrait sembler un thème plus classique, le trio amoureux formé par une femme et deux hommes, se révèle tout autant que dans La perfection du tir comme une entrée « empathique » dans la vie des protagonistes de cette histoire. Le titre est explicite : en fuyant vers le Venezuela, en remontant le fleuve Orénoque, Joana la jeune infirmière, « remonte » le courant de son existence. Elle laisse à Paris, au cour d’un été caniculaire, deux hommes, pétris de désir ou de folie, et cherchant dans leur travail de chirurgiens une cohérence qu’ils ne trouvent pas ailleurs. On retrouve ainsi dans ce livre, à travers les descriptions d’une vie d’hôpital qui parlera particulièrement aux lecteurs oeuvrant dans le secteur, la présence des corps, où s’incarnent les passions. Et ici encore le propos est décalé, doublement comme la fin du livre le montrera, par une écriture poétique où s’exprime l’âme des personnages.

Mathias Enard
Remonter L’Orénoque
Actes Sud