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Daily Archives: juin 17th, 2005

Lyrique et mégalomane ! Gnossos Pappadopoulis revient sur le campus d’Athené après un an de voyage. « Vers Athéné, donc. Le jeune Gnossos Pappadopoulis, pelucheux Ourson, gardien de la flamme, revint des mers asphaltées de l’immense terre vaine : oh grand-routes US 40 et implacables 66, me revoici chez moi dans les gorges rongées par les glaciers (.). »

Ulysse fou, de retour au bercail, il erre en quête de libations diverses, expressions de l’adolescence rebelle : alcool, sexe et mescaline. On se croirait presque, avec vingt ans d’avance (!) , dans un livre de Bret Easton Ellis, celui qui fit du roman de campus (On pense à Moins que zéro, Les lois de l’attraction , etc.) un genre à part entière.

On ne saurait pourtant réduire Farina à une espèce de « sous Bret » d’avant-garde. L’époque est différente. Alors que les autorités tentent d’interdire l’accès des chambres de filles aux garçons (1958 oblige, on assiste alors aux derniers soubresauts de l’intense « répression sexuelle » d’avant les sixties), la révolte gronde sur le campus, la contre offensive étudiante s’organise.

Gnossos, leader involontaire, illuminé charismatique, plutôt que de s’impliquer dans la contestation rêve de conserver son « Immunité », cette « Exemption » « qui met à l’abri non seulement du temps et de la mort, mais aussi des exigences de la vie elle-même » (selon les mots de Thomas Pynchon, auteur de la préface). Le Grec sera pourtant entraîné dans la machination.

Dans cet univers peuplé de personnages étranges, parfois sublimement grotesques, Farina déploie un récit flamboyant où le désir d’éternelle jeunesse n’a d’égale que la « conscience aigüe de notre caractère mortel » (Th. Pynchon, id.).

Biographie
Né en 1937 à New York, Richard Fariña fait ses études dans la prestigieuse université de Cornell, où il se lie avec Thomas Pynchon. Il exerce divers petits boulots, vit au cour d’un réseau d’artistes et de porte-parole de la contre-culture, et en 1963, il se marie avec Mimi Baez (la sour de Joan), à qui est dédié le roman. Au moment où commencent à s’imposer ses amis Joan Baez et Bob Dylan, il est promis à une grande carrière de musicien, poète et romancier. En 1966, quand paraît son premier et unique roman, Richard Fariña meurt dans un accident de moto, le jour de la fête organisée pour ses vingt-neuf ans.

Richard Farina
L’avenir n’est plus ce qu’il était
Calman-Lévy

Le narrateur, Kasushi, se souvient d’un épisode de son enfance : quand vivant seul avec sa mère, il vit arriver chez eux le vieux Tête de mule, ce grand-père mystérieux, sorte d’éternel absent.

Du haut de ses 10 ans, Kasushi raconte sans pouvoir vraiment décrypter – comme seul peut le faire un enfant de son âge – les derniers mois qui précédèrent le décès de l’ancêtre. Pour « jouer sur les mots avec détachement », à la manière de cette mère qui transforme « l’objet fragile » en « oubli facile », on verra donc volontiers une « vie au crépuscule » dans cette « ville au crépuscule » : vieux grand-père, recroquevillé dans un coin du minuscule appartement, ronchon et pourtant attachant, bribes d’histoires et de vieilles légendes familiales, souvenirs en forme d’indices…

Tout le roman exprime à sa manière cette simple et magnifique pensée du narrateur : « Même quand nous n’avons aucun témoin nous nous taisions là-dessus. Nous n’étions pas assez présomptueux pour penser que cela dépassait les mots. Peut-être que l’idée de ne pas être seul à le connaître, nous a dispensé de devoir l’exprimer avec des phrases ». Citation si authentique et pourtant paradoxale pour le lecteur car c’est justement grâce aux phrases qu’il est projeté au delà des mots.

« La ville au crépuscule » est une rencontre inattendue, portée par une poésie simple et d’autant plus sublime.

Kazumi Yumoto
La ville au crépuscule
Seuil