Sauter la navigation

Daily Archives: septembre 13th, 2006

A rebours, Nancy Huston remonte la ligne de faille d’une famille; de Sol le petit-fils américain, Rambo de six ans, à Erra son arrière-grand-mère d’origine ukrainienne. En quatre volets, nous les découvrons tous à l’âge de six ans, dans des pays, des langues, des histoires différentes. Pourtant, de l’un à l’autre, des traces persistent, une tache de naissance qui réapparait à chaque génération, un talent particulier né par-dessus la blessure d’enfance reçue à l’âge tendre.
Prodigieusement agencée, d’une sensibilité extrême, ce roman interroge le monde comme il va, d’aujourd’hui à hier, à travers des parcours intimes.

Nancy Huston
Lignes de failles
Actes Sud
Femina

Inspiré par l’histoire vraie du missionnaire Jean Terrence dit Terrentius, Isaia Iannaccone, jette le lecteur sur les traces des jésuites partis en Chine au début du 17e siècle. Instructif et distrayant !

Terrentius, le personnage principal, est un de ces hommes de sciences de l’époque, à la fois médecin, botaniste, astronome, mathématicien, un homme soucieux d’améliorer la connaissance. Ami de Galilée et des grands esprits de l’époque, il fonde avec eux à Rome, dans le plus grand secret, l’Académie des Lynx, destinée à promouvoir le savoir et à lutter contre l’obscurantisme. Cet adepte de la « libre pensée » se retrouve rapidement dans le collimateur de la dangereuse inquisition, il échappe de justesse au « grand examen ».

Ambitieux, Terrentius décide de partir à la rencontre de cet Orient rêvé, cette Chine où, dit-on, la sciences n’est pas considérée comme un danger pour la suprématie de la foi mais comme un instrument de progrès et de découvertes.

C’est ce voyage, cette aventure que raconte le livre de Iannaccone qui nous offre une intrigue riche, documentée et mouvementée dont le cadre est cette rencontre méconnue entre deux civilisations, il y a quatre cents ans, dans l’Empire du milieu.

Isaia Iannaccone
L’ami de Galilée
Stock

Hope, vieille dame retirée du monde, reçoit dans un huis clos de 288 pages et un jour, une jeune journaliste venue l’interroger sur sa carrière mais aussi, on le devine très vite, sur ses différents maris qui sont, entre autres, Jackson Pollock et Andy Warhol. La vieille dame raconte les années heureuses et douloureuses tout en essayant d’expliquer ce qui animait, en ce temps là, l’art américain. Le roman est dense et sérieux, parfois un peu didactique mais toujours passionnant ! Comme un tableau de Pollock, goutte à goutte, le lecteur entre dans le monde mystérieux de la création. Les mots, les phrases se posent, l’ouvre se compose.
John Updike, Tu chercheras mon visage, Paris, Seuil.

John Updike
Tu chercheras mon visage
Seuil

Retiré dans la campagne norvégienne, un vieil homme reconnaît en son voisin le frère d’un camarade d’enfance, et c’est toute sa jeunesse qui ressurgit. Et plus particulièrement l’été 1948, qui devait sceller la fin de son enfance. Cette année-là en effet, le jeune Trond part en vacances avec son père dans un chalet proche de la frontière suédoise. Une intense relation se nouera entre le père et le fils, au contact d’une nature grandiose, magnifiquement décrite. Le bonheur tranquille va pourtant basculer, au travers d’un drame qui touchera ce camarade avec lequel il jouait à voler des chevaux. Mais Pas facile de voler des chevaux est aussi un message codé utilisé durant la guerre par la Résistance, à laquelle le père de Trond fut mêlé, et qui sera la cause d’une autre déchirure.
Un roman d’apprentissage émouvant, habilement construit autour du va-et-vient entre le passé et le présent, et un bon moment de lecture.

Traduit du norvégien par Terje Sinding

Per Petterson
Pas facile de voler des chevaux
Gallimard

Après son fameux « Les soldats de Salamine », Cercas nous revient avec un autre conflit majeur du XXe : la guerre du Vietnam. « A la vitesse de la lumière » met en scène un écrivain débutant qui se lie d’amitié avec un vétéran du Vietnam rencontré dans une univesité américaine, ex-membre d’une unité secrète spécialisée dans le massacre de civils. Revenu en Espagne, l’auteur rencontre le succès, et, désormais très en vogue, devient l’homme qu’il s’était promis de n’être jamais. Au fil du temps, des séparations et des rencontres, ces deux hommes vont nous livrer leur vérités et leurs errements. Si Cercas propose un livre sur la culpabilité et sur la nature du mal, il nous parle aussi avec une grande justesse de l’amitié et de la possibilité d’une rédemption. Difficile de dire mieux notre enthousiasme pour le meilleur roman de ce formidable auteur.

Javier Cercas
A la vitesse de la lumière
Actes Sud

 

David Miller, écrivain et embaumeur, reçoit un jour l’excentrique proposition d’un vieux paraplégique. En échange d’un salaire mirobolant, il accepte de s’isoler avec sa famille durant un mois dans un chalet perdu au milieu de la forêt noire avec pour seule occupation, l’écriture d’un roman consacré au Bourreau 125, tueur en série retrouvé mort 25 ans auparavant. Trop heureux de pouvoir s’évader d’un quotidien morose, Miller accepte et part avec sa famille retrouver le vieillard et sa compagne. Bien vite pourtant, les secrets qui jaillissent de la documentation du vieux Doffre transforment l’agréable villégiature en un huis-clos incontrolable : La psychose s’installe… L’écriture, efficace et machiavélique, transforme cette intrigue à la Shining en une oeuvre originale et maitrisée de bout en bout : frissons garantis !

Franck Thilliez
La forêt des ombres

Ed. Le Passage

Sonia est une jeune femme en pleine crise existentielle. Tout juste sortie d’un mariage étouffant et tumultueux, elle décide de changer de vie et s’installe à la montagne où, physiothérapeute, elle accueille et soigne les clients en cure dans un hôtel de luxe. Mais l’apparente tranquilité de ce village cache de lourds secrets . Dans cet univers confiné évoluent des personnages aussi différents que truculents, du paysan fouineur au vieux portier alcoolique, en passant par l’épicière roublarde et la propriétaire bon chic bon genre de l’hôtel . Un roman noir.

Martin Suter
Le diable de Milan

Bourgois

Réunion de famille à l’occasion de l’anniversaire de Théo. Sa mère, sa fiancée, son frère, une amie d’enfance et son fils sont réunis, et tous ensemble entament un jeu de société qui permet de dévoiler les personnalités… Et le livre aussi se déroule en trois parties. On plonge d’abord dans la pensée et la vie des personnages, dans le secret de leurs émotions. Ensuite, grâce au jeu et au dialogue, les personnages vont tenter de donner une autre image d’eux-mêmes. Enfin, c’est au tour du narrateur de prendre la parole et de dévoiler les choses. Avec finesse et delicatesse, Alice Ferney parle d’amitié, de fratrie et d’amour.

Alice Ferney
Les autres

Actes Sud

 

Qui se souvient de Pierre Clémenti ? Il faut se rappeler des années 60 et 70, ou être cinéphile, pour reconnaître en cet homme à la beauté sulfureuse l’acteur qui joua pour les plus grands, Buñuel, Visconti, Deville, Pasolini., et qui brûla sa carrière, et sa vie en même temps. Déboulé sur la scène de Saint-Germain-des-Prés comme un ange venu du ciel, il s’élança vers le succès, sans éviter ses pièges. Mais l’homme blessé qu’il était ne pouvait s’en satisfaire, et toujours il resta un rebelle. Ce qui le mena à connaître l’expérience de la prison, lors de son séjour en Italie dans les années 70. Point de rupture pour lui, à tous égards.
Disparu en 1999, il devient aujourd’hui le personnage d’un roman-vrai, superbement écrit par une des ses amies et confidentes. C’est à la fois, ou alternativement, un récit de vie et une fiction, en tout cas un livre très personnel, un dialogue plein d’empathie avec Clémenti. C’est aussi, bien évidemment, l’évocation d’une époque qui s’éloigne, où l’on croise Andy Warhol, Jean Genet, Maurice Béjart et bien d’autres, et pour laquelle une certaine nostalgie est de mise.

Jeanne Hoffstetter
Pierre Clémenti
Denoël

 

Voici, à notre avis, un des livres importants de cette rentrée d’automne. Train de nuit pour Lisbonne arrive de Suisse alémanique, et est à juste titre considéré comme un des grands romans européens de ces dernières années. Il s’insère dans la tradition du roman philosophique, dont est riche la langue allemande, et ses connections avec d’autres facettes de la culture et de la littérature européennes en font un livre rare et puissant.

Grégorius est un banal et obscur professeur de langues anciennes. Le hasard d’une rencontre avec une jeune Portugaise sur un pont de Berne fait basculer son existence. Entré dans une librairie lusophone, il feuillette le livre de mémoires d’un médecin, Amadeu de Prado. Il lit : S’il est vrai que nous ne pouvons vivre qu’une petite partie de ce qui est en nous – qu’advient-il du reste ? A quoi il répond « Je voudrais acheter ce livre ». Y a-t-il un mystère sous la surface de l’activité humaine ? Ou tous les hommes sont-ils entièrement tels que le révèlent leurs actions accomplies en plein jour ? Quel est l’homme qui a pu écrire cela et par ces mots frapper si juste ? Sans hésiter, Grégorius lâche tout et embarque dans le train de nuit pour Lisbonne. Là, il mènera son enquête qui en un sens tient du thriller, puisqu’il s’agit de reconstituer la vie et le monde intérieur d’un homme sous la dictature de Salazar.

La ville de Lisbonne n’est pas un hasard dans ce livre. Pascal Mercier dit s’inspirer de la définition du roman par Kundera comme devant être une méditation poétique sur un sujet. Le sujet ici c’est l’âme humaine, et l’irruption de la conscience morale dans la confrontation d’une tradition lettrée et de la brutalité qui secoua l’Europe du XXe siècle, dont le Portugal.

Il y a Pessoa aussi, aux textes duquel s’apparentent les écrits du médecin Amadeu. Ne peut-on dire à leur propos que résonnent ces phrases du livre de Pascal Mercier ? Etait-il possible que le meilleur chemin pour s’assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d’un autre ? Un homme dont la vie s’était écoulée très différemment et avait possédé une toute autre logique que la vôtre ? Comment la curiosité que vous inspirait une autre vie s’accordait-elle avec la conscience que votre propre temps s’écoulait ?
Pascal Mercier  – Train de nuit pour Lisbonne, traduit de l’allemand (Suisse) par Nicole Casanova, Maren Sell éditeur, 490p.

Pascal Mercier
Train de nuit pour Lisbonne, traduit de l’allemand (Suisse) par Nicole Casanova
Maren Sell éditeu