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Daily Archives: août 29th, 2020

Ils avaient tout perdu, lorsque la marche du monde s’était accélérée et que leur famille avait dû quitter l’Algérie, en même temps que l’hôpital qu’ils avaient fondé, un lieu ouvert à tous, sans distinction, parce que chacun a droit aux soins. Et ils avaient tout recréé en France, mais encore plus fort, en plus grand, des cliniques, des résidences, un château, fiers d’eux-mêmes et cultivant ce que lui, Harry le deuxième fils, sur son lit d’agonie, appelait le vaste océan subglaciaire de leur bon droit à être ce qu’ils étaient.

Mais cela elle ne le sut que plus tard. A la mort de son père Harry elle avait quinze mois, et il fallut qu’adulte, vingt ans plus tard, elle rencontre une personne qui avait connu son père enfant à Alger, pour qu’elle puisse retisser les fils d’une histoire marquée par cette double perte. Et marquée tout autant par l’arrachement que ce père avait tenté de s’imposer par rapport à sa famille et à son frère trop doué, en refusant de reproduire la carrière médicale qui l’attendait, et en tombant follement amoureux d’Eve, superbe marginale dont il fit sa femme. Et sans doute en mourant trop jeune, à 34 ans, laissant un dernier mot : « ma femme, ma fille ».

La suite c’est une enfance solitaire, enfant égarée entre deux mondes qui ne s’accordent pas vraiment, une entrée chaotique dans la vie adulte et amoureuse, un équilibre qui n’attendait que de se rompre. Et le moment, ce fut la mort de la grand-mère, et l’entrée dans un tunnel de trois longues années, à l’ombre de Saturne, astre de la mélancolie, soleil noir de l’âme. Mais, dit la narratrice, Saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture, le seul où je puisse habiter. C’est donc là qu’habite Sarah Chiche, qui par l’écriture se livre, sans se laisser entraîner là où son métier de psychanalyste pourrait la mener. Pour elle le temps du deuil ne cesse jamais, dit-elle. Et vivre en permanence, dans et avec nos morts, dans le sombre rayonnement de nos mondes engloutis est une joie, celle de cheminer, seule, mais accompagnée des mélancoliques, des amoureux, des endeuillés et des intranquilles.
Difficile ? Non, magnifique !