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Monthly Archives: août 2021

Fenua, qui vient de paraître aux Editions du Seuil, s’inscrit comme une nouvelle étape du projet Abracadabra de Patrick Deville.

En 2004, paraissait Pura Vida : Vie et mort de William Walker, un aventurier parti avec une poignée d’hommes conquérir le Mexique au milieu du XIXème siècle, avant de s’autoproclamer Président du Nicaragua et de finir fusillé au Honduras en 1860.
C’était le début d’un projet que Patrick Deville appelle Abracadabra, mais aussi de ce que certains, notamment au Festival des Etonnants voyageurs de Saint-Malo, ont nommé la « méthode Deville », une forme littéraire originale, entre histoire et fiction, mais avec de la fiction quand même, et donc très romanesque, au sens où toute vie est un roman. Tous ses livres sont d’ailleurs présentés comme romans.
Une forme littéraire où le récit se mêle à l’essai, les journaux intimes aux fragments d’archives, et surtout un va et vient entre le présent et le passé, et entre l’auteur et ses personnages, ceux-ci  étant souvent  hors normes, dont des figures de l’épopée coloniale et scientifique européenne : Patrick Savorgnan de Brazza, explorateur du Congo français (Equatoria), l’entomologiste Henri Mouhot, découvreur des temples d’Angkor (Kampuchéa), ou Alexandre Yersin, disciple de Pasteur ayant découvert le bacille de la peste à Hong- Kong en 1894 et héros de Peste et Choléra. Une itinérance vers l’Est qu’un mouvement de balancier a d’abord ramenée au centre, avec un arrêt sur image au lazaret de Saint-Nazaire, lieu de l’enfance de l’auteur et prétexte à une fresque romanesque sur la France (Taba Taba), avant de reprendre vers l’Ouest. C’est à nouveau le Mexique, celui de Trotsky, de Frida Khalo, de Malcolm Lowry (Viva), c’est ensuite la remontée du fleuve Amazone, du Brésil en Equateur et jusqu’aux Galapagos, d’un océan à l’autre en compagnie de son fils Pierre (Amazonia). Et enfin Fenua, « territoire » ou pays en tahitien, et consacré à ces terres émergées du Pacifique qui, ensemble, ne feraient pas la surface de la Corse, mais qui s’étalent sur des milliers de kilomètres. Et si cette randonnée dans les mers du sud est également la narration d’un nouveau pan peu reluisant de la colonisation menée par la France un peu partout sur la planète, faisant d’elle aujourd’hui la première nation maritime du monde, elle se fait comme d’habitude, dans un style qui lui est propre, mais qui touche juste, au travers de quelques figures autrement plus parlantes pour nous : Bougainville, Stevenson, Melville, Pierre Loti, Victor Segalen, Alain Gerbault, et surtout Paul Gauguin.
Raconter la traversée de ces personnages parmi les hommes, c’est bien plus que raconter leur vie, c’est aussi traverser l’histoire, éclairer le présent par le passé. Et en parcourant la planète sur les traces de ceux qui ont voulu élargir leurs horizons, rêver peut-être des vies qui ne sont pas les nôtres en réalisant, ainsi que le disait d’une si belle formule le Monde des livres, le « ravissement de l’histoire par le roman ». Car on y trouve une histoire rêvée, celle de l’enfant Deville qui de Saint-Brévin, à l’embouchure de la Loire, rêvait de prendre le large, ce qu’il a fait et l’a mené aux quatre coins du monde, mais non pas en prenant la mer. Par la littérature.

On ne sait ce qui suivra Fenua dans le parcours Abracadabrantesque de Patrick Deville, mais en quelque sorte une première boucle est bouclée, d’ouest en est, d’est en ouest.

« Je serais bien incapable de dire, aujourd’hui, ce que c’est, au fond, qu’un écrivain. (…) Je sais qu’entreraient dans cette définition l’exil et la solitude, volontaires ou subis, et aussi la volonté de n’adhérer à rien, ni à aucun lieu du monde (…) Je sais que les écrivains sont des migrants en quête de contrées lointaines où ne pas assouvir leurs rêves. Que (…) tous les écrivains sont des navigateurs ahuris dans la brume (…) Que les plus grands auront su faire de cet exil une étrange beauté, comme on compose un bouquet en agençant joliment ses faiblesses et ses terreurs. »

(Patrick Deville, « Que pourrais-je savoir de l’exil ? », Le Matricule des Anges, mai 2004, p. 23)

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