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Category Archives: Essais

Les libraires s’interrogent. Confrontés à la difficile maîtrise d’une offre foisonnante et pléthorique, et d’une demande de plus en plus formatée, ils reprennent à leur compte cette déclaration de Marie-Rose Guarnieri de la librairie des Abbesses à Paris : A quoi bon maintenir vivant un réseau de librairies indépendantes qui constituent une exception culturelle dans le paysage mondial et même européen, si c’est pour peu à peu glisser vers une désubstantialisation de notre éthique et de notre pratique. Comme si nous devenions des libraires décoratifs, des pièces de musée d’un temps du livre qui n’est plus.

En même temps que ce mouvement de fond, lié au phénomène de concentration et au marketing éditorial, apparaissent d’autres enjeux, telles les nouvelles pratiques de lecture, de consommation et d’accès à l’information, entre autres par Internet.

Ces interrogations sont aussi celles des éditeurs indépendants. L’un d’eux a d’ailleurs récemment stigmatisé la difficulté qu’il rencontrait à être encore visible sur les tables des libraires, quand ceux-ci ne refusaient pas, tout simplement, de présenter ses livres à leur clientèle. Le terme de censure fut même prononcé. Bien des choses peuvent être dites, en réponse à cela. Parler du risque inhérent à toute politique éditoriale, ou encore de capacité de diffusion et de distribution. Certes, mais le questionnement est plus fort.

Quelle place ont encore les éditeurs et les libraires qui pensent par eux-mêmes , quelle que soit leur structure, répondant ainsi au joli mot d’indépendance ? Et si on parlait de ces autres instances de reconnaissance que constituent par exemple les médias et les critiques ? Et finalement si on parlait des lecteurs ?

Un petit livre vient d’être publié aux Editions Amsterdam : Lire et penser ensemble . Son auteur est en même temps son éditeur, Jérôme Vidal. Son propos fait écho au type de réflexions exprimées ici. Mais surtout, il ne se contente pas de gémir ni de dénoncer. La concentration est certainement au cour des processus à l’ouvre dans l’économie du livre. Mais il est possible de proposer à la discussion d’autres pistes d’interprétation. Il ne suffit pas de se proclamer éditeur ou libraire indépendant. Jérôme Vidal s’interroge sur la notion du désir aujourd’hui, le désir du lecteur, et sur les limites de notre puissance d’agir. Le débat est large. Il permet d’y analyser la manière dont se construit la production éditoriale, et notamment celle des manuels scolaires, mais aussi d’y voir des enjeux tels que « Google livres » et les modifications en cours non seulement dans la chaîne du livre, mais dans ce qu’on pourrait nommer, par extension, la chaîne du savoir. Et in fine la place de la culture critique nécessaire à la démocratie.

Jérôme Vidal : Lire et penser ensemble, Editions Amsterdam

La Discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France.
Le conflit israélo-palestinien ne concerne pas que le Moyen-Orient. Si l’on s’accorde à dire qu’il est au centre des questions géostratégiques aujourd’hui, et qu’il concerne donc tout le monde, il n’en est pas moins vrai qu’il a fait irruption jusque chez nous, dans notre environnement direct. Comme le dit Elisabeth Lévy, coordinatrice de ce livre, « On ne se parle plus, on s’invective ». Cette question a en effet provoqué une césure dans certains milieux, y compris parmi les Juifs eux-mêmes.
« La Discorde » est un long dialogue entre deux représentants emblématiques de cette fracture, deux intellectuels issus de la communauté juive, et donc peu suspects d’antisémitisme, même s’ils s’opposent sur la question du sionisme. Rony Brauman, médecin, professeur à Sciences Po, ancien président de Médecins sans frontières ; et Alain Finkielkraut, philosophe, enseignant à l’Ecole Polytechnique, producteur à France-Culture.
Cinq échanges, trois en 2004, deux en 2006, dont le dernier au lendemain de la guerre du Liban. Cinq échanges sans concessions, mais toujours respectueux, sur les questions les plus actuelles, les plus délicates et les plus difficiles parfois que chacun se pose sur Israël, le sionisme, la Palestine, et leurs implications dans nos sociétés européennes, française bien sûr puisque les auteurs y sont des acteurs intellectuels importants, mais aussi, par extension, la nôtre en Belgique, où les mêmes clivages se posent.
Un livre intelligent, utile, et remarquable.

On connaît les Claudel, la sour et le frère. Camille dont l’ouvre sculptée témoigne de son génie torturé, l’amante de Rodin, jusqu’à la folie, puisqu’elle fut internée durant plusieurs décennies. Et Paul, le diplomate raffiné, l’écrivain poète et homme de théâtre, marqué par sa conversion au catholicisme. Entre eux, des rapports fusionnels mais difficiles. Aux yeux de tous, Paul porte sans doute une lourde responsabilité dans l’enfermement de sa sour. Dominique Bona, déjà biographe de Romain Gary, de Stefan Zweig, de Berthe Morisot, revisite ces relations tourmentées au travers d’un récit lumineux et nuancé.

Camille et Paul, la passion Claudel
Dominique Bona
Grasset

Ascanio Condivi fut l’élève de Michel-Ange. Du vivant de son maître, il recueillit ses confidences et publia cette biographie qui, aujourd’hui encore, fait référence, aussi bien pour les chercheurs que pour les amateurs. Les Editions Climats la rééditent avec bonheur, annotée avec intelligence et érudition par un spécialiste de l’artiste protéiforme que fut Michel-Ange.

Le disciple Condivi reste humble. Il est le « témoin émerveillé d’un miracle qui le dépasse comme il dépasse quiconque ». C’est Condivi qui écrit, c’est Michel-Ange qui parle.

Vie de Michel-Ange
traduit de l’italien (Renaissance) et annoté par Bernard Faguer,
Ascanio Condivi
Climats

Vincent Van gogh mourut le 30 juillet 1890, suivi en janvier de l’année suivante par son frère Théo. Vingt-trois ans plus tard, en 1914, le corps de Théo était ramené par sa veuve à Auvers-sur-Oise pour être inhumé aux côtés de Vincent. Tant il semblait naturel que la proximité des deux frères dans la vie dût se prolonger dans la mort. Ils étaient proches en effet. Et si le génie de Vincent occulta quelque peu le personnage de Théo, simple marchand des peintres morts et trop peu des vivants , ce livre très beau au ton si juste tente de restituer la parole de ce jeune frère, cet ami, ce compagnon.

C’était mon frère (récit)
Judith Perrignon
L’Iconoclaste
(chroniqué septembre 2006 – paru mai 2006)

Chichery en Bourgogne, le village dont il est question dans cet ouvrage, c’est aussi, mutatis mutandis, les environs de Waterloo ou Braine-l’Alleud en Brabant : d’anciens espaces ruraux, situés en bordure de ville, et qui connaissent selon l’auteur une des plus grandes mutations de leur histoire millénaire , qu’on désigne sous un vocable très clair, la « rurbanisation ». C’est l’irruption de la ville à la campagne, la désocialisation au profit de l’habitat individuel et autocentré, la dilution de l’espace par le règne de la voiture. Et finalement la « déculturation » de populations entières sans que les valeurs évanouies trouvent un substitut, sinon peut-être la consommation, maîtresse de nos têtes.

Pascal Dibie est anthropologue. Il avait déjà consacré un ouvrage à son village en 1979. Son entreprise est passionnante. Il rend visite à ses concitoyens et les fait parler d’eux-mêmes. En même temps, s’interrogeant sur son propre parcours et faisant référence à ses maîtres en formation, il trouve une forme de récit qui s’insère admirablement dans la très belle collection « Terre Humaine ».

Il ne serait pas inutile que les candidats aux élections locales, comme les communales par exemple, lisent cet ouvrage. Très instructif.

Pascal Dibie
Le village métamorphosé
Plon
Coll. Terre Humaine

Les grandes lois s’énoncent simplement ; ainsi en va-t-il de la loi dite de Murphy découverte en 1949 par des techniciens qui travaillaient à la base d’Edwards de l’US air force.

* tout ce qui devrait bien se passer tourne mal
* le mieux est l’ennemi du bien
* toute tentative de ne rien faire, pour que rien ne tourne mal, tourne mal.

En clair, tout ce qui peut mal tourner, tourne mal… la tartine tombe toujours du côté du beurre, les raccourcis sont plus longs que la normale, vous ne pouvez jamais dévisser la dernière vis, si vous partez au wc pendant le match une équipe marque un but, le bout du rouleau d’adhésif disparaît toujours,… Robinson entend donc voir s’il y a un caractère rationnel à ces fameuses lois de la vexation universelle.
Il entreprend donc de comprendre les mécanismes du cerveau qui nous font tout voir du mauvais côté : perceptions ou souvenirs erronés, assemblages défectueux, perturbations dûes aux émotions, dysfonctionnements dûs aux phénomènes de groupe,etc.
Au final, le lecteur tient en main un « cours » magistral, diablement didactique et particulièrment amusant. Il se divertira beaucoup tout au long du livre, apprendra plus encore et aura grand plaisir à parcourir la très longue liste de lois de Murphy fournie par l’auteur en annexe de son livre.
Ce dernier s’excuse d’ailleurs, pour les questions qui resteront sans réponse, bien conscient que « d’après la loi de Murphy, (il pensera) à beaucoup de choses importantes dont (il aura oublié) de parler, le lendemain de la publication de ce livre ».

R. Robinson
Pourquoi la tartine tombe toujours du côté du beurre
Dunod
(juillet 2006)

Dans la même excellente collection, signé ici par Luc de Brabandere et Christophe Ribesse, signalons le savoureux et mathématisant « Espèce de trochoïde ! ».
Ce livre, ni livre de jeux, ni livre de sciences, ni livre d’exercices, constitue un « petit album impertinent consacré aux mathématiques », sorte de petit catalogue destiné à allumer la petite étincelle, un livre-concept / livre de concepts qui n’étonne pas venant de l’auteur de la trilogie Le plaisir des idées, le management des idées et le sens des idées (chez le même éditeur) : thèmes esquissés, peu de calculs, démonstrations simplifiées ou éludées, etc. de Brabandere opte en tout lieu pour la simplicité et nous présente une belle invitation au voyage, voire à l’émerveillement.

Il faudra le lire, en tout cas, pour savoir qu’un trochoïde n’est pas une espèce rare de gnou, moins encore une phénomène météorologique, mais bien le…

Luc de Brabandere et Christophe Ribesse
Espèce de trochoïde !
Dunod

Il était tout jeune journaliste dans un modeste journal polonais lorsqu’en 1956, Ryszard (prononcez Richard) Kapuscinski, fut envoyé en reportage en Inde. Avec pour seul viatique, lui qui ne connaissait rien du « monde extérieur », une traduction des Histoires d’Hérodote. Depuis lors, il est devenu une des grandes figures du journalisme, et ses livres sur le Négus, le Shah d’Iran ou encore sur l’Afrique ( Ebène, une magnifique traversée de l’histoire africaine d’après les indépendances) ont été traduits dans le monde entier. Mais jamais Hérodote ne l’a quitté. Il fut de tous les voyages, précurseur et maître inégalé de la découverte du monde, de la tolérance, et de la distance objective du journaliste face aux convulsions du monde. C’est une sorte de collage que Kapuscinski propose ici, un aller-retour entre le journaliste qui apprend son métier en parcourant la planète, et l’historien de l’Antiquité qui, le premier, dévoile la multiplicité des mondes et des hommes.

Ryszard Kapuscinski
Mes voyages avec Hérodote
Plon, Feux croisés

« Je voudrais que toutes mes études littéraires puissent servir à établir une classification des esprits ». Il fut exhaucé, mais en creux, car tous les auteurs que cet éminent critique littéraire descendit en flamme sont passés à la postérité, alors que les obscurs tâcherons dont il vantait le style ont sombrés dans l’oubli. Sainte-Beuve est resté pour avoir esquinté tous les novateurs Victor Hugo, Balzac, Dumas, Lamartine. Ces petits poisons (le titre n’est pas de lui) sont tirés de son journal -drôle à son insu- qui mêle petite méchanceté aigre et énorme vanité.

Sainte-Beuve
Mes poisons
Table ronde