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Category Archives: Littérature française

1954, Algérie. Un jeune médecin frais émoulu arrive de Paris et se retrouve en plein bled, au cœur d’un climat de haine rentrée entre toutes les parties. Arabes et Pieds-Noirs ont appris à se méfier les uns des autres avec un mépris tout en civilité et s’accordent pour détester les Français de Métropole. Bernard du Boucheron a une écriture en coup de trique qui n’épargne personne et éclaire d’un jour saisissant les traumatismes post-coloniaux , autant que la violence atroce qui sévit encore dans ces régions, notamment à l’égard des femmes. Secouant, et rudement bien écrit.

Bernard du Boucheron : Salaam la France, Gallimard, 2010

Les fidèles d’Alexakis reconnaîtront dans Le Premier mot la recette qui a fait le succès de son grand roman La Langue maternelle (prix Médicis en son temps), dont ils retrouveront les thèmes, le style et la forme narrative. Avec moins de réussite que ce prédécesseur, ce nouveau titre constitue tout de même un divertissement intelligent.

Le Premier mot s’inscrit fidèlement dans l’univers littéraire de Vassilis Alexakis, il décline en particulier les thèmes du rapport affectif à la langue maternelle et de la relation identitaire des immigrés à la culture de leurs patries. La trame du récit tient en peu de mots : un savant grec enseignant à Paris décède après avoir confié à sa sœur, non moins âgée que lui, la poursuite de la recherche à laquelle il a voué sa vie, celle du Premier mot de l’humanité. Comme l’enquête d’Ap.J.C. (Grand prix de l’Académie française en 2007), cette quête érudite annonce une intrigue plus proche du genre de l’essai que du genre romanesque, bien qu’elle se développe sur un mode fictionnel (voire autofictionnel). Effectivement, Le Premier mot relate une initiation intellectuelle conduite sous la forme d’un dialogue entre l’héroïne, vieille dame solitaire sans grande expérience du monde, et ses doctes interlocuteurs, éminents linguistes et anthropologues. En mettant en scène un tel protagoniste dans son style sobrement correct, l’écriture d’Alexakis prend parfois un ton didactique malheureux, néanmoins elle a l’intelligence de ne jamais apparaître ni austère ni intello. Contrairement aux grands romans précédents, chargés de l’héritage culturel grec, celui-ci ne frappe pas particulièrement par son érudition, car il cite le plus souvent des curiosités linguistiques bien connues. Heureusement, ce propos anecdotique est ponctué d’élans généreusement engagés qui culminent dans l’excellent avant-dernier chapitre. Le narrateur se positionne contre la doctrine linguistique créationniste et contre la comparaison de la valeur des langues entre elles, de même qu’il s’oppose à la politique sarkozyste de l’immigration.

Ce nouveau récit d’un écrivain de longue route, s’il n’est pas son plus réussi, se distingue tout de même dans cette rentrée littéraire par sa générosité et son intelligence.

Vassilis Alexakis : Le premier mot, Stock, 2010.

Pris dans la tourmente de l’ouragan Katrina qui s’apprête à ravager la Nouvelle-Orléans, plusieurs personnages tentent de sauver leur vie avec plus ou moins de grandeur. Laurent Gaudé, qui est aussi auteur de théâtre, construit son roman choral comme une tragédie grecque, avec son souffle et sa générosité coutumières. L’histoire du Sud, la traite des Noirs, la réalité sociale et économique, l’intimité de la peur, de l’amour et de la mort tourbillonnent autour de l’oeil du cyclone de cette fresque terriblement humaine.

Laurent Gaudé : Ouragan, Actes Sud, 2010

Où l’on retrouve le Erik Orsenna de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), et son goût du gai savoir. L’amoureux de la mer, le cartographe du tendre, des sciences, des contrées lointaines conjugue ses plaisirs pour raconter l’aventure du Nouveau Monde. Vous ne le saviez pas ? Christophe Colomb avait un frère cartographe, aussi casanier et méticuleux que son aîné était baroudeur et approximatif. A la fin de sa vie, ce frère, nommé par Colomb vice-roi d’Hispania (l’actuel Saint Domingue) se confesse, sans beaucoup de contrition, auprès du prêtre Las Casas, défenseur des Indiens. La vérité et les mensonges se chevauchent dans ces pages au point que le lecteur se demande sans cesse où est le vrai ou est le faux. Ce qui semble le plus invraisemblable est souvent historiquement exact. La plume allègre d’Orsenna nous tend un miroir interpellant sur notre rapport au monde et cette mondialisation d’alors, parée des vices de la colonisation. A bon entendeur…

Erik Orsenna : L’entreprise des Indes, Stock/Fayard, 2010

« Acheter du blé, c’est bien ; en gagner, c’est mieux ! » Voilà le crédo du personnage central de ce roman, à la fois conte moral aux dialogues désopilants et satire sociale à l’ironie féroce n’épargnant rien ni personne. Julien est un trader à l’abri. Du moins le croit-il. Avec son salaire annuel à sept chiffres, il n’a pas à se plaindre: un appartement luxueux à deux pas du Palais Royal, deux beaux enfants, une femme superbe. Leur voisin Cortès, metteur en scène haineux envers l’argent croise bientôt cette Italienne racée à l’oedipe mal résolu et ne tarde pas à lui proposer le rôle principal de sa prochaine pièce centrée sur l’amitié « bloomsburryesque » entre Virginia Woolf et John Maynard Keynes. On s’en doute, la faille n’est pas loin. Il suffira d’un rien, une erreur d’appréciation de Julien pour faire basculer le singulier trio dans le drame.

Tancrède Voituriez, Les lois de l’économie, Grasset,2010.

Guillaume de Fonclare est atteint d’une maladie orpheline, une de ces maladies auto-immunes dont on ne sait rien, ni des causes ni de l’issue. Il raconte avec sobriété et pudeur le calvaire d’un homme qui devient peu à peu prisonnier de son corps et dont le plus petit effort provoque une souffrance elle aussi sans nom. Mais l’intérêt du livre n’est pas là. Guillaume de Fonclare est aussi et avant tout le directeur de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne, le musée de référence sur la Première Guerre Mondiale. Le plus clair de son temps, il le passe avec les morts innombrables dont il raconte avec justesse la terreur du quotidien sur des champs de bataille dont la Sécurité Civile annonce sept siècles de déminage pour venir à bout des tonnes d’obus qui n’ont jamais explosé; ces morts de 14-18 dont on exhume chaque année les cadavres. Ainsi, la souffrance de l’un fait résonner la souffrance de millions d’autres, la douleur indiscible de corps martyrisés et dont bientôt on aura de la peine à se souvenir.

Guillaume de Fonclare, Dans ma peau, Stock, 2010.

Variations sur le temps qui passe, la jeunesse et les occasions perdues, ou encore sur la difficulté des êtres à se rencontrer, les romans de Modiano possèdent un charme fou, auquel celui-ci n’échappe pas. L’histoire est simple. Bosmans se souvient du temps de ses vingt ans, lorsqu’il travaillait dans une librairie (aujourd’hui disparue, comme tant d’autres) et qu’une amitié, ou une forme d’amour, le liait à Margaret. Cette jeune française née à Berlin, aux origines un peu troubles, semble fuir un passé dont elle ne parle pas. Sa rencontre avec Bosmans n’étonne pas, lui aussi fuit, en l’occurrence une mère et un beau-père à l’allure de prêtre défroqué. « Ils n’avaient décidément ni l’un ni l’autre aucune assise dans la vie. Aucune famille. Aucun recours. Des gens de rien. » Ils prennent appui l’un sur l’autre, à l’aube d’un avenir incertain mais qui pourrait advenir, si ce n’est que cette angoisse en eux agit comme un empêchement. Sinon, comment expliquer la disparition soudaine de Margaret et malgré sa promesse, son silence ?
Chez Modiano cependant, le temps n’efface pas, comme il ne rapproche pas. Ainsi, il imagine Bosmans lisant un livre intitulé « Les corridors du temps », où les gens « sont souvent côte à côte, mais chacun dans un corridor du temps différent. S’ils voulaient se parler, ils ne s’entendraient pas, comme deux personnes qui sont séparées par une vitre d’aquarium». Pourtant les indices s’accumulent, « brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés ».
Ainsi, le fil se déroule, et il peut surprendre. En effet, ce n’est pas courant chez Modiano, de penser qu’à rebours du passé, si l’on ose dire, se profile une issue. Retrouver, peut-être, ce qu’on pensait perdu. Le livre ne s’appelle-t-il pas « L’Horizon » ?
Ouvrage très modianesque, c’est formidable.

Patrick Modiano : L »Horizon, Gallimard, 2010, 172p, 16,50€

C’est en quelque sorte une fable, volontairement naïve, sur l’irrépressible désir de la création et sur la transmission, thèmes récurrents chez Henry Bauchau. Comme le sont l’art et la folie, la peinture et le langage, les mythes et le rêve.
Cela se passe dans un petit port du sud de la France. Florence, malade, au lieu du calme et de l’isolement qu’elle pensait y trouver, rencontre Florian, peintre vieillissant, un peu fou et qu’on dit pyromane. Il n’aime rien tant que de brûler ses dessins et ses tableaux, moments de joie intense, où voir le moment magnifique du choc des couleurs et de la flamme se double du désir de brûler ce monde d’argent. Leur rencontre sera aussi le début de leur thérapie, à travers la réalisation d’une fresque gigantesque que Florian entreprendra, aidé de Florence et d’un petit cercle d’amis. Ce grand œuvre, cet énorme tableau, c’est le Déluge, forme allégorique de la disparition d’un monde et de l’émergence d’un autre. On y retrouve la violence des siècles, l’histoire des hommes et les grands mythes qui les ont fait vivre et penser. La création a cette force, à travers la souffrance souvent, de transfigurer l’humain.
Le monde est dur, le déluge le lave mais le recouvre aussi de boue. Après reviendront des multitudes de petits bonheurs, de bonté, d’amour, de miséricorde équilibrés par les crimes, les guerres, les villes anéanties, les enfants massacrés qui nous accompagnent aussi au fil de l’existence. Tout changera, mais le monde changera-t-il ? Ce sera toujours le monde où le déluge est possible et où l’homme ne peut le combattre qu’en se transformant lui-même.
De la part du vieil homme qu’est aujourd’hui Henry Bauchau (il a 97 ans), quoi de plus clair que cette fable, déjà testamentaire, qui explique toute une vie ? Tout n’est pas en dehors, mais en toi.

Henry Bauchau : Déluge, Actes Sud, 2010, 170p, 18€.

On connaît l’origine de ce livre. Yvon Toussaint, ancien rédacteur en chef du quotidien bruxellois Le Soir, pianotant sur Internet, tombe un jour sur l’évocation d’un homonyme, Yvon Toussaint comme lui, sénateur haïtien assassiné en 1999. L’écrivain, au demeurant toujours journaliste dans l’âme, n’hésite pas. Via New York et Miami, pour y rencontrer la fille et la veuve du sénateur, il embarque pour Haïti. Et commence alors une expérience assez étonnante, où le narrateur entre lui-même dans le récit, personnage d’une enquête qui ne sera pas sans risques. Il est sûr qu’à remuer de vieilles histoires de crime, on dérange, et on le lui fera sentir. Mais aussi parce qu’Haïti est le pays du Vaudou, qui célèbre particulièrement le thème des jumeaux. Il faut accepter ainsi « une fois pour toutes que le vif puisse tout autant saisir le mort que l’inverse« . Phénomène de dédoublement, vertige de l’Yvon Toussaint écrivain (il se tutoie dans le texte, comme pour se mettre à distance), et tout cela fait un livre passionnant et original, dont il ne faut pas négliger la part de fiction (notamment par des personnages hauts en couleur), puisque dans cette histoire, aucune vérité ne peut se dire sans qu’elle soit réécrite par le romancier.
Autre chose encore, de taille. A l’heure où Haïti connaît un drame terrifiant, ce livre fait aussi œuvre de témoignage de cette île lointaine, terre tragique mais fascinante, adossée à un Saint-Domingue que fréquentent tant de touristes innocents, ou inconscients, c’est selon.

Yvon Toussaint : L’assassinat d’Yvon Toussaint, Fayard, 2010, 372p.

Sylvia Plath et Ted Hughes forment un couple mythique des lettres de langue anglaise. Tous deux poètes, ils se rencontrèrent à Cambridge en 1956, et vécurent quelques années de passion et de création, alliage difficile et périlleux… D’autant que Ted, aussi fort et solaire que Sylvia était fragile et lunaire, y mêlera très vite son amour pour une autre poétesse, Assia Wevill. C’est ce triangle amoureux que raconte ce livre, à la manière de Claude Pujade-Renaud : une mosaïque de voix, qui toutes reconstituent le fil d’une histoire tourmentée, marquée par le suicide de Sylvia en 1963, et celui d’Assia, en 1969. Car une voix reste silencieuse tout au long du livre, celle du « braconnier », Ted Hughes, et son silence est comme une ombre portée sur le destin de deux femmes troublantes, et troublées, jusqu’à la mort.
Trente-cinq ans plus tard, pourtant, en 1997, peu avant sa propre mort, Ted Hughes parlera, au travers du recueil des 88 lettres-poèmes qu’il n’avait cessé d’écrire à Sylvia.

En parallèle, notons l’intérêt à lire la poésie de Sylvia Plath, Arbres d’hiver (Poésie Gallimard), Ariel (Monde entier, Gallimard ; ou le même texte lu par Isabelle Carré, aux Editions des Femmes).

Claude Pujade-Renaud : Les femmes du braconnier, Actes Sud, 2010, 21 €.

Ted Hughes : Birthday letters, Gallimard (Monde entier), 19,50 €.