Sauter la navigation

Category Archives: Récits de voyage

Fenua, qui vient de paraître aux Editions du Seuil, s’inscrit comme une nouvelle étape du projet Abracadabra de Patrick Deville.

En 2004, paraissait Pura Vida : Vie et mort de William Walker, un aventurier parti avec une poignée d’hommes conquérir le Mexique au milieu du XIXème siècle, avant de s’autoproclamer Président du Nicaragua et de finir fusillé au Honduras en 1860.
C’était le début d’un projet que Patrick Deville appelle Abracadabra, mais aussi de ce que certains, notamment au Festival des Etonnants voyageurs de Saint-Malo, ont nommé la « méthode Deville », une forme littéraire originale, entre histoire et fiction, mais avec de la fiction quand même, et donc très romanesque, au sens où toute vie est un roman. Tous ses livres sont d’ailleurs présentés comme romans.
Une forme littéraire où le récit se mêle à l’essai, les journaux intimes aux fragments d’archives, et surtout un va et vient entre le présent et le passé, et entre l’auteur et ses personnages, ceux-ci  étant souvent  hors normes, dont des figures de l’épopée coloniale et scientifique européenne : Patrick Savorgnan de Brazza, explorateur du Congo français (Equatoria), l’entomologiste Henri Mouhot, découvreur des temples d’Angkor (Kampuchéa), ou Alexandre Yersin, disciple de Pasteur ayant découvert le bacille de la peste à Hong- Kong en 1894 et héros de Peste et Choléra. Une itinérance vers l’Est qu’un mouvement de balancier a d’abord ramenée au centre, avec un arrêt sur image au lazaret de Saint-Nazaire, lieu de l’enfance de l’auteur et prétexte à une fresque romanesque sur la France (Taba Taba), avant de reprendre vers l’Ouest. C’est à nouveau le Mexique, celui de Trotsky, de Frida Khalo, de Malcolm Lowry (Viva), c’est ensuite la remontée du fleuve Amazone, du Brésil en Equateur et jusqu’aux Galapagos, d’un océan à l’autre en compagnie de son fils Pierre (Amazonia). Et enfin Fenua, « territoire » ou pays en tahitien, et consacré à ces terres émergées du Pacifique qui, ensemble, ne feraient pas la surface de la Corse, mais qui s’étalent sur des milliers de kilomètres. Et si cette randonnée dans les mers du sud est également la narration d’un nouveau pan peu reluisant de la colonisation menée par la France un peu partout sur la planète, faisant d’elle aujourd’hui la première nation maritime du monde, elle se fait comme d’habitude, dans un style qui lui est propre, mais qui touche juste, au travers de quelques figures autrement plus parlantes pour nous : Bougainville, Stevenson, Melville, Pierre Loti, Victor Segalen, Alain Gerbault, et surtout Paul Gauguin.
Raconter la traversée de ces personnages parmi les hommes, c’est bien plus que raconter leur vie, c’est aussi traverser l’histoire, éclairer le présent par le passé. Et en parcourant la planète sur les traces de ceux qui ont voulu élargir leurs horizons, rêver peut-être des vies qui ne sont pas les nôtres en réalisant, ainsi que le disait d’une si belle formule le Monde des livres, le « ravissement de l’histoire par le roman ». Car on y trouve une histoire rêvée, celle de l’enfant Deville qui de Saint-Brévin, à l’embouchure de la Loire, rêvait de prendre le large, ce qu’il a fait et l’a mené aux quatre coins du monde, mais non pas en prenant la mer. Par la littérature.

On ne sait ce qui suivra Fenua dans le parcours Abracadabrantesque de Patrick Deville, mais en quelque sorte une première boucle est bouclée, d’ouest en est, d’est en ouest.

« Je serais bien incapable de dire, aujourd’hui, ce que c’est, au fond, qu’un écrivain. (…) Je sais qu’entreraient dans cette définition l’exil et la solitude, volontaires ou subis, et aussi la volonté de n’adhérer à rien, ni à aucun lieu du monde (…) Je sais que les écrivains sont des migrants en quête de contrées lointaines où ne pas assouvir leurs rêves. Que (…) tous les écrivains sont des navigateurs ahuris dans la brume (…) Que les plus grands auront su faire de cet exil une étrange beauté, comme on compose un bouquet en agençant joliment ses faiblesses et ses terreurs. »

(Patrick Deville, « Que pourrais-je savoir de l’exil ? », Le Matricule des Anges, mai 2004, p. 23)

Fenua sur LIBREL.BE

amazonia_9782021247503_hdAvec Amazonia, c’est une nouvelle entrée dans son projet « Abracadabra » que propose Patrick Deville, éternel voyageur, en même temps qu’un retour vers ce continent qui le fascine, l’Amérique latine qu’il aura sillonnée de long en large, et qui fut déjà le décor de plusieurs fragments de ce projet littéraire qui parcourt le grand rêve européen de découvrir la planète. Ainsi de Pura Vida, ou l’histoire de William Walker, un aventurier parti avec une poignée d’hommes conquérir le Mexique au milieu du XIXème siècle, avant de s’autoproclamer Président du Nicaragua et de finir fusillé au Honduras en 1860. Ainsi encore de Viva, le Mexique des années 1930 où l’on croise les traces de Léon Trotski, de Frida Kahlo, de Malcolm Lowry.

Amazonia, c’est plus particulièrement une traversée du Brésil, d’Est en Ouest, de Belem à Iquitos, pour aboutir en Equateur et aux Galápagos. Un Brésil qui n’est que partiellement celui des Brésiliens, mais plutôt celui des voyageurs et des aventuriers, des explorateurs et des chercheurs de fortune, des écrivains et des poètes, tous ceux qui peuplent l’imaginaire des rêveurs en quête « de contrées lointaines où ne pas assouvir leurs rêves ». On y croisera donc Blaise Cendrars, Henri Michaux, Charles Darwin, Alexandre von Humboldt, Alvaro Mutis, Stefan Zweig, Werner Herzog, Jules Verne, Simon Bolivar et bien d’autres, qu’on n’a pas la place de citer ici. Et à côté d’eux, tous ces aventuriers, utopistes ou guerriers qui tentèrent de s’approprier les terres d’un continent à conquérir.

Et à nouveau, c’est ce qu’on a appelé la « méthode Deville », une forme littéraire originale, sans fiction, (sans trop de fiction) et pourtant très romanesque, au sens où toute vie peut se raconter comme un roman. Une forme littéraire, parfois au style heurté, où le récit se mêle à l’essai, les journaux intimes aux fragments d’archives, et surtout un va et vient entre le présent et le passé, entre  l’auteur et ses personnages, ceux-ci  étant souvent  hors normes, tels ceux cités plus haut, ou tels encore ces figures de l’épopée coloniale et scientifique européenne (ou occidentale), qui sont toutes au cœur du projet littéraire Abracadabra : Patrick Savorgnan de Brazza, explorateur du Congo français (Equatoria), l’entomologiste Henri Mouhot, découvreur des temples d’Angkor (Kampuchea), ou Alexandre Yersin, disciple de Pasteur ayant découvert le bacille de la peste à Hong- Kong en 1894 (Peste et Choléra).
Raconter la traversée de ces personnages parmi les hommes, c’est ainsi bien plus que raconter leur vie, c’est traverser l’histoire, éclairer le présent par le passé. Et en parcourant la planète sur les traces de ceux qui ont voulu élargir leurs horizons, rêver peut-être des vies qui ne sont pas les nôtres en réalisant, ainsi que le disait le Monde des livres, d’une formule qu’on aimerait avoir trouvée : le « ravissement de l’histoire par le roman ».
Eclairer le présent par le passé, mais aussi éclairer le passé par le présent. Questions de transmission. Cette traversée de l’Amazonie, Patrick Deville ne l’a pas faite seulement avec les êtres qui peuplent son imaginaire, mais avec son fils Pierre, vingt-neuf ans. Dans ce compagnonnage ainsi fait de découvertes partagées, y compris de ce qui les lie ou les sépare, de silences autant que d’échanges, et même de promiscuité, il y a quelque chose, sinon du passage de témoin, en tout cas de la mesure d’un temps qui passe, et qu’au-delà de celui qui lui-même était depuis longtemps le personnage central de ses romans, au milieu du tourbillon de toutes ces vies, il y a le père « qui attendait cette si fragile épiphanie ».

Le corps, le savoir, le travail. C’est un autre choix de vie que pense faire Arthur Lochmann en délaissant ses études de philosophie pour devenir charpentier.
Et ainsi entrla vie solideer dans un univers fait de gestes, dont la pratique régulière à travers l’apprentissage fait l’essence d’un métier marqué de permanence. On sait en effet qu’il vient de loin, ce métier, et qu’à travers les siècles ses fondamentaux n’ont pas fondamentalement changé. Les maisons, les granges, les châteaux, les églises et les cathédrales se relient de la terre aux ciels par leur charpente, à chaque fois étudiée, mesurée, pour en assurer la solidité. C’est un savoir ancien qui se transmet et pour celui qui le partage, c’est aussi la découverte de l’humilité. On n’est jamais seul dans les hauteurs, on a besoin des autres, et on est anonyme, dans le rituel du travail.
« La charpente comme éthique du faire » dit Arthur Lochmann, et comment ne pas y penser au moment où la charpente de Notre Dame a brûlé, s’est effondrée. Un symbole d’autant plus fort qu’il se rattache à un lieu de culte. En effet, dit-il, « La figure du charpentier tient sa haute valeur symbolique d’un ancrage culturel bien plus ancien. »
Et il évoque Noé, puis Joseph, dont la filiation célèbre l’esprit du métier. Et à l’image de ce qui s’est beaucoup dit après l’incendie de Notre Dame, tant par des incroyants que par des croyants, Arthur Lochmann parle de la dualité de l’image de la charpente, liée au Christ, « auréolée d’une dignité sans égal« , et liée à « l’humilité d’un métier qui peut conférer un supplément d’universalité à son message« .

Arthur Lochmann : La vie solide, La charpente comme éthique du faire, Payot, 2019.

croisiere-jaune_miniEn 1931, démarre de Beyrouth et de Pékin une aventure exceptionnelle : l’ expédition Citroën Centre Asie plus connue sous le nom de La Croisière jaune. Il s’agit de remonter la mythique Route de la soie depuis les rives de la Méditerranée à travers la Syrie, l’ Irak, la Perse, les contreforts de l’ Himalaya, les hautes passes des Pamirs et la Chine en plein chaos depuis Kachgar jusqu’à Pékin sur de véhicules autochenilles construits par André Citroën. Ce raid, dirigé par Georges-Marie Haardt secondé par le commandant Louis Audouin-Dubreuil se double d’une mission scientifique et artistique à laquelle participent le Père Teilhard de Chardin, le peintre A.Iacovleff, le naturaliste Reymond du Muséum d’ Histoire Naturelle de Paris et l’ archéologue Hackin du Musée Guimet, intéressé à découvrir les sites où les archéologues allemands Grünwedel et Von Lecoq, poursuivirent d’ importantes recherches trente ans plus tôt.
Riche des souvenirs de son père et légataire d’archives, dont notamment les carnets de route de Louis Audouin-Dubreuil et les notes quotidiennes de l’historiographe de la mission Citroën Centre-Asie, Georges Le Fève, A. Audouin-Dubreuil a reconstitué le récit complet de la Croisière jaune. Avec des cartes, des photographies et des reproductions de documents.
L’Atelier du Voyage (Waterloo) a invité Ariane Audouin-Dubreuil le 3 décembre 2008.
www.latelierduvoyage.be

Ariane Audouin-Dubreuil : La Croisière jaune, sur la Route de la Soie, Editions Glenat, Paris, 200p.